Léo Ferré - Les sept épées - Préface

Les sept épées - Préface

"J'habitais Passage Stanislas, deux pièces charmantes, avec un petit balcon, au dernier étage. Chaque soir, après dîner, vers huit heures, je sortais mes quatre chiens, pour une bonne promenade, plusieurs fois l'aller et le retour Boulevard Montparnasse, du carrefour Vavin à la Closerie des Lilas.

Un soir, je rencontrai Guillaume Apollinaire. Je le priai de m'attendre cinq minutes. Je remontai mes chiens et le rejoignis. Grande conversation pendant près d'une heure, avec le même manège qu'avec mes chiens.
A un moment, je lui demandai pourquoi il n'envoyait pas de vers au Mercure. Il me répondit qu'il n'y avait pas mal de temps qu'il en avait envoyé et qu'il n'en avait aucune nouvelle.

Le lendemain matin, en arrivant au Mercure, monté chez Vallette pour prendre les papiers de mon service, je cherchai tout de suite dans le carton des manuscrits. Je trouvai celui d'Apollinaire : La chanson du Mal Aimé.

Je lus, je lus deux fois, trois fois, je fus transporté, émerveillé, ravi, touché. Cette mélancolie, ce ton évocatoire, ce bohémianisme, cette errance d'esprit, ce côté un peu tzigane et l'absence de cette abomination de la poésie actuelle : la rime riche.
Je dis de loin à Vallette, assis à son bureau, à l'autre bout de la pièce : " Vous savez qu'il y a là des vers d'Apollinaire remarquables". Il me répondit sans plus :
" Mettez les dans la cas des manuscrits acceptés".
J'écrivis à Apollinaire : "Vos vers sont acceptés, ils paraîtront prochainement".

La chanson du Mal Aimé parut dans le Mercure du 1er mai 1909."

Propos tenus par Paul Léautaud, qui était secrétaire de rédaction au Mercure de France.

(Extrait de l'introduction du livre :
La chanson du Mal - Aimé de Guillaume Apollinaire
Edition commentée par Maurice Piron
A.G. NIZET )
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